Max Jacob

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 [Livres][Reportage]

 

 

VOUS AVEZ DIT, MAX JACOB ?

 

(11 juillet 1876 à Quimper - 05 mars 1944 à Drancy)

 

 

Max Jacob ? Le nom surprend pour qui n’en aurait jamais entendu parler. Attendez voir… Jacob ? Mais c’est le nom d’un juif ? Comment dès lors un juif serait-il habilité pour fonder une Ecole Chrétienne d’Art et de Spiritualité ?

 

Je corrige – Cyprien Max Jacob ! (1) Il s’agit pourtant bien du même personnage ? Evidemment… mieux encore, il s’agit de deux personnages en un seul, le juif et le chrétien, le luxurieux et le converti, l’excessif et le sage, le scandaleux et le meurtri, le fallacieux et l’authentique, le baroqueux et le studieux, le public et le solitaire, le coupable et le martyr.

On ne s’étonnera pas qu’avec autant de contraste né du paradoxe même de sa personne, Cyprien Max Jacob fut dans ses œuvres comme dans sa vie l’ultime voyageur. Ce qui est passionnant dans ses actes comme dans sa pensée, c’est la rencontre de tous les possibles qui ne survivent à eux-mêmes qu’à condition d’exister sous le même rapport. Que serait en effet la faute sans la grâce et vice-versa si on ne leur donnait pas à toutes deux le « je ne sais quoi » de plus provocateur qui consiste à s’appuyer tantôt sur l’une tantôt sur l’autre pour se dépasser, se surpasser et finalement aller de l’avant ? Les paillardises de Max Jacob ont eu la grâce de le provoquer à son insu au point que notre cher poète usait de son génie créateur pour les amener au jeu « cubiste » de sa propre expression. Le but était de les mettre en scène comme lui-même s’y mettait, et bien au-delà du plaisir qu’il en éprouvait, chercher l’inévitable paradoxe qui allait en surgir. L’âme du Cornet à dés est toute là, voleuse de tromperies toutes aussi fausses que vraies tant il est juste de dire que l’imitateur est souvent plus impressionnant que le réel.

Plus tard, Cyprien Max Jacob, allant d’aventure en aventure, se rendra à l’évidence de ses illogismes comme une architecture sacrée dont les éléments s’emboîtent les uns dans les autres à la manière du temple surréalo-cubiste, où plus rien n’existe que sous le rythme clopin-clopant des invraisemblables. Dans ce paysage qui lui est familier depuis son jeune âge, Max n’est saisissable que si l’on veut bien marcher en dehors des autoroutes, là où le mystère des choses apparaît du flou qu’il suscite, qu’il créé autour de lui jusqu’à ne plus rien y comprendre.

C’est là tout le mystère Jacobien. Comment de juif il est passé chrétien, comment de petit étudiant en droit il est passé maître du Surréalisme ? C’est échouer d’un rivage à un autre, quand tous les risques s’accordent au rendez-vous.

Au rendez-vous de Dieu, Cyprien Max Jacob était là. Peut-être aussi à cause de cette modernité de l’esprit qui quotidiennement lui permettait de remettre tout en question comme dans un « cornet à dés. La fin de sa vie chantera celui qui était capable de tout pour tenter l’Impossible, de succès en succès ou d’échec en échec, pourvu qu’il fut suffisamment intransigeant  avec lui-même.

La religion de Max Jacob est une toile cubiste, et ce n’est pas dans le classicisme qu’il faille trouver une explication, pas plus que sa foi n’ait besoin d’un dogme quelconque. Il croit parce qu’il en est ainsi, dans la transparence de lui-même. Ce n’est plus une affirmation de foi, ni même un principe, c’est seulement une cohabitation permanente avec le paradoxe de la nature et de la grâce. Sa nature se livre dans le poète, sa foi dans le mystique. Et c’est la rencontre des deux qui créé l’étincelle tel est  Saint Matorel, publié avant sa conversion en 1911. 

C’est à Montmartre, où s’établiront avec lui Picasso, Apollinaire, Van Dongen, Paul Eluard, Braque, Salmon et j’en passe…, que se construira cette « Acropole cubiste » du Bateau-Lavoir (le mot serait de Max), où pas même encore le gaz ni l’électricité n’étaient arrivés !

La lumière, c’étaient eux ! Jamais peinture et poésie n’ont été plus rayonnante qu’à ces heures là, ignorant encore à quel point elles illumineraient  le monde. Cet endroit de misère – le savaient-ils et le présupposaient-ils – cachait le plus riche trésor de notre Histoire depuis le XXe siècle. Histoire faite toute de renoncement et d’excessives jouissances, « l’Arche » se frayait entre deux  guerres, la lumineuse voie royale des désespérés qui connaissent l’ultime rivage quand il n’y a  plus d’ailleurs où échouer. Le Point de départ d’un art nouveau était né, forgé dans le creuset de la souffrance et de la joie.

                         

Max Jacob connut intensément le tragique et le comique, c’est pourquoi il reste une grande figure chrétienne, capable de réunir l’un et l’autre dans ce que nous appellerons le paradoxe et que vous me permettrez d’appeler, le « catholique » ! Car s’il est bien un autre paradoxe, bien qu’emmuré dans sa toile de fond judéo-chrétienne, le catholique Cyprien Max Jacob, qui se réclame tantôt de la mystique et tantôt de l’exubérance, révèle finalement une religion de l’Equilibre entre le siècle Baroque et celui de la Réforme dont il incarne ce que nous pourrions appeler un catholicisme bien français. Cet entre-deux choses comme cet entre-deux guerres fut pour lui l’occasion exceptionnelle de vivre sa passion pour la peinture, pour la poésie, pour de jolis garçons aussi, pour les fastes de la vie, en somme pour tout ce qu’un autodidacte est capable de découvrir par lui-même, et à la fois être le pénitent invétéré qu’il est, le moine, le confesseur, et le martyr.

Indépendant, Max Jacob ? Non, disons libre, de cette liberté qui caractérise les ingénus, les rêveurs, les enthousiastes, les fonceurs, les aventuriers, en un mot le alchimistes de l’Existence, prêt à tirer toutes les cartes du jeu et à s’exiler ensuite en voyant l’épouvantable machinerie dont se laissent écraser ceux que l’ennui englue d’habitude en habitude. La religion de Max Jacob est tout, sauf cette routine. Le Sacré ? Il l’invente, il est au-dessus et en-dessous, juste ce qu’il faut pour y être aussi dedans. Son inspiration ? Ce sont les anges jaunes et bleus de sa chambre au 7 de la rue Ravignan qui les lui procurent. Le soir arrive, les vieux démons approchent, mais dès la première lueur du jour, Max est un ange sorti du lit. Quelle heure est-il ? Cinq heures ! L’heure de la méditation, la tête dans les étoiles, le cœur contrit et grand ouvert à l’écoute de Dieu et à l’écoute de ses frères artistes comme lui – « pour eux j’ouvrirai une Ecole d’Art et de Spiritualité ». Deux heures de méditation durant, entrecoupées parfois par le souci d’être présent à qui le harangue devant sa porte, soit qu’il finisse une occupation, soit qu’il se rende à l’autel pour servir la première Messe du jour. Max vit à Saint-Benoît-sur-Loire comme un oblat qui a créé sa propre oblature. Il n’en a d’ailleurs besoin d’aucune autre, la sienne, celle qu’il invente est celle qu’on lui refusera ailleurs et qui n’a pas besoin de plus de reconnaissance que celle que Dieu lui accordera dans le sacrifice de sa vie.

Les deux vies de Max et de Cyprien Max Jacob sont situées dans cet esprit fondateur des libertés nouvelles dans la droite ligne de son auteur qui, parce qu’il est Maître, peut se distinguer du commun des choses par la qualité d’une œuvre, reflet intégral d’une vie toute donnée. Le style Jacobien, c’est lui-même qui l’a transmis dans ce qui nous apparaissait comme une dualité voire une dérogation, mais qui peu à peu, s’inscrit comme une complémentarité des contraires. L’explication est salutaire pour celui qui cherche à exprimer ses conflits intérieurs dans l’harmonie d’une sensibilité où l’Amour et la Beauté sont un langage déjà consacré. On aurait bien tort de croire que Max n’est plus à la fin de sa vie l’homme qu’il a été au tout début. C’est le même, mais affranchi par la notion d’un art qui, soit l’extériorise ou l’intériorise avec un sens profond de l’homme tel que peu d’hommes en sont capables.

Les grandes leçons que la Fraternité Max Jacob extirpe d’une telle vie se trouvent dans l’éternelle enfance du personnage. Celle-ci fait de lui non seulement l’artiste qu’il demeure mais le Maître absolu d’une règle de vie pleine de cette aristocratie empreinte à l’absolu catholicisme du XVIIIe siècle qu’il reflétait, libre, débordant de joie, fin, aux charmes équivoques, soucieux de bâtir dans le style et dans le coeur, généreux, plein d’esprit, Janséniste avec Montaigne, libéral avec Bruant, point orgueilleux mais ambitieux; ce catholicisme là est capable d’unir les contraires et de réconcilier le monde plus modestement que les technocrates de tous poils.

Finalement toute les histoires romanesques nous font toujours aimer ceux qui s’affranchissent des règles. Max Jacob a su se libérer des servitudes des trois ordres de la cité – l’Etat, le Militaire et le Religieux, pour nous engager avec lui dans l’exigence d’être soi-même. La dimension de notre cher poète et mystique est si grande que pas le moindre esthète à Saint-Benoît-sur-Loire n’a connu depuis cette force de soulever à ce point des montagnes. Son secret, il le tenait là, poing fermé et cœur grand ouvert, dans l’émotion artistique et la prière portées au degré sublime de la construction de soi par le dedans. Cela ne fait pas pour autant de lui un anarchiste, mais un vrai poète qui passe habilement de l’Alexandrin au poème en prose, comme de l’ordre à la métamorphose des styles, un vrai chrétien entre Montparnasse et clochers.

Mais il faut donner à Cyprien Max Jacob le mot de la fin, lorsqu’il fut absorbé par la nécessité de consacrer toutes ses forces pour sauver l’homme de lui-même comme l’on sauve l’œuvre d’une multitude de fautes de style, se sauvant par la même occasion et nous avec lui. Plus l’heure approchait d’être pris à l’appât du tragique, plus le regard du condamné se transformait dans celui du serviteur qui nous laissait plus rien d’autre que la prière et l’excédent d’une pose, touche finale sur la toile de sa vie, où la prose défit l’émotion de ne pas lui dire autre chose que d’aimer jusqu’au bout. « Je n’oublie personne dans mes prières continuelles » – 28 février 1944 (dans le train qui devait le conduire au camp de Drancy où il est mort dans l’harmonie retrouvée).

Aussi, en lui demandant instamment le secours de sa prière continuelle, nous lui offrons cette Fraternité qui porte son Nom, afin aussi que la Mémoire n’oublie pas le passage des anges, surtout lorsqu’ils sèment dans leurs larmes pour d’heureux moissonneurs… qui tous les jours espèrent la promesses des gerbes.

 

LES TROIS VIES ET MORTS DE MAX JACOB

(1876 - 1944)

            « Mors et vita duello »… s’exclame en son chant le Victimae Paschali Laudes (Hymne Pascal), comme une source qui tantôt souterraine, tantôt passe au-dessus de la terre, narguant lune et soleil d’un chant qui prolonge son cours, mais chaque jour succède à la nuit et c’est depuis le fond des âges que l’homme observe ses propres renaissances d’un principe binaire qui le conjugue d’entre le monde visible et invisible.

            Cette renaissance à soi-même implique des morts successives qui correspondent à des temps bien déterminés dans l’existence d’un être. Mais peut-on vraiment renaître ? C’est aussi une question qu’il faut poser à Max Jacob, lui qui a connu trois morts auxquelles se sont succédées trois nouvelles vies. Quelles sont ces trois morts et ces trois vies de Max Jacob ? Quelles sont ces expériences que notre cher et vénéré poète a fait ? Ceci expliquant cela, tentons d’approcher cette ultime étape qui fut sienne et à travers laquelle il connut ce grand désir d’Éternité.

            Pour penser l’Éternité, « l’oblat » de St-Benoît-sur-Loire se pose la question - qu’est-ce que la mort ? C’est dans ses méditations que nous puisons ici le fond de sa pensée et que nous dégageons à travers sa vie ce que furent le moment de sa conversion, son arrivée à l’Abbaye de Fleury, et le départ pour Drancy.

            Voilà une vie, en trois morts successives qui n’a cessé de le tourmenter, de le poursuivre, de lui donner du fil à retordre que pour mieux lui permettre d’approcher sa vision de l’éternité dans laquelle la source aspire à renaître. Cette source qui sort de terre pour voir le soleil, c’est sa vie en Dieu retrouvé, entrecoupée d’appels et d’abandons mais vers laquelle il se penche comme on boit au torrent quand on a trop traversé le désert. Telle est la vie, telle est la mort de cet assoiffé (1) qui ne songe plus qu’à vivre « comme si nous devions mourir à l’instant… » Mais à l’heure où Max Jacob se laisse convaincre du premier rayon de soleil qui va filtrer sur son mur du 7 rue Ravignan, « j’eus instantanément la notion que je n’avais jamais été qu’un animal, que je devenais un homme. » Voici l’aveu que « l’animal Max Jacob » est bien mort

(1) « Me voici devant Toi comme une terre assoiffée » - Ps. 142

ce jour-là pour renaître tout autrement. « Instantanément aussi, dès que mes yeux eurent rencontré l’Être ineffable, je me sentis déshabillé de ma chair humaine, et deux mots seulement m’emplissaient, mourir, naître ». A partir de cet instant, Max Jacob n’est plus le même, cette apparition change sa vie, change également son œuvre, du moins la transfigure - « Ma chair est tombée par terre ! J’ai été déshabillé par la foudre » (Défense de Tartuffe). Dans le récit de sa conversion, il écrit : « … rien ne me préparait au coup de foudre qui brûla d’un coup mon passé en septembre 1909 et fit naître en moi un homme nouveau ».

            De la lumière du Christ un rayon a jailli sur la rouge tapisserie de son mur d’où se dessinait le visage d’un ange qui venait le soustraire à sa première vie, faite de ses débauches comme il l’avouera à la face de tous. Cette « résurrection » correspond tout à fait au passage de l’Évangile quand le Christ dit à Marthe au moment de délivrer Lazare de sa nuit - « Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » (Jn XI - 40) Max Jacob est déjà tout en désir de croire au moment des faits. Il ne demande que cela au fond de lui-même, se souvenant avec nostalgie des processions de sa chère Bretagne et des dévotions d’un peuple auquel on l’empêchait d’accéder. « La foi de Notre Seigneur Jésus-Christ - a t-il écrit le jour de son baptême - me vient de la glorieuse apparition qui m’a été donnée le 22 septembre 1909, vers quatre heures du soir ». Il avait alors tout juste 33 ans ! Dès lors rien ne sera plus pareil. Picasso le prend pour un cinglé. Apollinaire pense qu’il est sous l’effet de l’opium. Aragon en rit... Et Max Jacob pleure en cette minute, de grâce et de compassion.

            « Je crois - écrit-il dans l’une de ses méditations sur le Paradis - parce que j’ai vu un ange sur mon mur… Mon Dieu, ma foi n’est peut-être pas celle qui serait possible, cependant telle qu’elle est, elle est enracinée en moi. Si elle ne produit pas de fruits, c’est à cause de ma stupidité, mais elle existe. Mon repentir va jusqu’aux larmes. » A partir de ce jour Max Jacob va prolonger sa méditation jour et nuit, cherchant au bout de sa plume, la plus petite des parts de la grâce que Dieu peut lui faire de l’Un à l’autre dans cet échange du tout donné, du tout possible, du tout habité.

            Cela va conduire Max Jacob à quitter Paris, mourir à ses fureurs parisiennes dont il avait fait jusqu’ici son pain, quitter ses relations mondaines et se charger de résolutions tout tournées vers ce que nous pourrions convenir être sa seconde vie.

Dans l’une de ses méditations, Max Jacob écrira - « Ne faut-il pas choisir entre ces deux voies ? … « Que je me mette au niveau de ce mot - ETERNITE. » C’est dans ce rapport entre vie et mort qu’il choisit (comme saint Augustin distingue les deux cités) celle qui le ravit « au bleu au lieu de miser au noir ». Parce qu’il lui en coûterait pour l’éternité d’avoir choisi la mauvaise voie, rien qu’à l’idée que cette erreur lui incomberait pour toujours en le privant à tout jamais de tout ce qu’il aime, il préfère obtempérer pour « l’excellence des vertus » qui le conduiront un jour à l’éternité du Bonheur.

                                                                 

            Désormais tout converge en sa nouvelle vie vers le choix de Dieu, vers l’unique personne du Christ qui au fil des jours l’arrache à ses convoitises d’hier pour le tourner vers le véritable Amour. C’est ainsi qu’il découvrira l’Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire à une époque où les moines n’y étaient pas encore revenus. Max Jacob va trouver là son oasis de paix durant vingt années au chevet de cet admirable édifice roman au bord de Loire, rompant d’avec le monde pour ne plus se réserver qu’à l’essentiel de ses rencontres auprès de jeunes poètes qu’il tente de mettre sur le chemin de la Perfection. Il serait intéressant de dire combien son influence fut grande auprès des plus illustres noms de la Poésie de cette époque qui vinrent faire le pèlerinage jusqu’à Saint-Benoît pour y recevoir ses conseils. En 1920, l’œuvre de Max Jacob est construite : les Matorel - le Cornet à dés - la Défense de Tartuffe - le Laboratoire central - le roi de Béotie - le Cabinet noir - l’Art poétique - Bouchaballe, pour ne citer que ces titres, sans oublier ce qui constitue en quelque sorte son testament poétique, Conseils à un jeune Poète, écrit en 1941 d’où la Fraternité Max Jacob trouve sa raison d’être : « J’ouvrirai une école de vie intérieure et j’écrirai sur la porte : école d’art » ; ainsi s’ouvre par cette phrase ses célèbres « Conseils ». D’entre tous ses « Conseils », Max a nourri ses recommandations du fait « mystique » au sommet de quoi il place le tout de sa vie, devant mourir à lui-même pour s’ouvrir vers ce qu’il appellera « une extériorisation » vers Dieu. Quel en sera le moyen ? « L’Art, c’est l’extériorisation », écrit-il - ce qui signifie très exactement qu’il faut faire la jonction entre la tête et le cœur. Mais cette jonction ne peut s’établir que si l’on a fait mourir en soi tout ce qui l’en empêche. Cette seconde mort aux vanités du monde, Max Jacob en fait son point d’honneur. C’est d’elle que surgira sa naissance, du moins sa renaissance , devrait-on dire. Car la foi de notre cher poète n’est pas sans nous rappeler celle dont se nourrissaient les hommes de la Renaissance chrétienne. Ceux-ci alors débordaient de tout ce qui pouvait fonder leurs aspirations. L’on pratiquait déjà ce que l’on nomme aujourd’hui l’inculturation. Max Jacob est à ce titre unique en son genre pour le modèle qu’il est au début de ce XXème siècle. C’est un phare qui nous trace le rayon à suivre. Il se sert de tout ce qu’il admette, l’astrologie, la Kabbale, l’ésotérisme, la Poésie, la peinture, comme si la foudre divine illuminait toutes ces sciences par le dessous pour l’éclairer encore davantage de l’intérieur. Tant et si bien qu’une seconde apparition le 18 décembre 1914, alors qu’il n’a que 38 ans, se profilera sur un écran de cinéma, comme si Dieu consentait à répondre à toutes ses méthodes à travers lesquelles Max ne cesse de chercher le visage du Seigneur. « L’écran se couvrit d’une sorte de taie sur laquelle parut un personnage ressemblant fort à celui de 1909 et qui tenait dans son manteau des enfants. Quelle étrange vision avec celle d’une Europe qui à cette période se divise et règlera ses comptes dans les tranchées. Max Jacob est un des rares poètes mystiques de son temps qui sent par le climat de l’époque, qu’il va falloir serrer les rangs et se mettre sous le manteau de Dieu si l’on veut éviter le pire. Il pleure une France qui commence à s’adonner aux illusions d’idéaux aux dents de cristal. En 1922, il écrit à Cocteau - « On a perdu avec la foi, les qualités gracieuses de la France ». A Michel Leiris, il écrit - « Où est le bien ? Où est le mal ? Le cinéma nous donne des bandits à applaudir ; la guerre glorifie la force et la malice… Nous avions besoin d’élargir nos cerveaux, c’est fait. C’est tellement fait que nous en sommes malades. La guérison, c’est la la France… Quelle est la tradition qui a donné à la France sa grandeur et sa place ? La Tradition catholique. Regardez les meilleurs personnages de Molière, ceux qui incarnent la perfection, et dites s’ils ne sont pas de pure essence catholique. » Mais la question devient encore plus grave à l’aube de la deuxième guerre mondiale. Dès le début de la guerre il pressent très lucidement le martyre qui l’attend pour lui et toute sa famille. En mai 1940, alors que la France sombrait, Max Jacob avait prophétisé cette catastrophe en 1936 dans un très beau poème - Chemin de croix infernal :

                        Norvège, Pologne et la Grèce

                        Sont dans un arc-en-ciel de gloire

                        Bretagne et Normandie sont noires.

                        Le vitrage du ciel s’ouvrit

                        Un rayon d’Esprit en sortit…

                        En trois jours la France a péri

                        Disent les fées et les péris

                        Mais neuf le ruban tricolore

                        A trois fois ceinturé l’aurore.

            A partir de ce moment, Max Jacob sait qu’il aborde la troisième et courte dernière tranche de sa vie. Les Allemands occupent Saint-Benoît-sur-Loire tandis que Max fait visiter la superbe basilique, caché sous l’uniforme d’un bedeau de service. Alors qu’un Gestapo lui dit - Vous êtes juif ? - Je suis catholique - répond Max. Pour clore l’incident, le curé ajoutera - Il est catholique et breton ! Mais cet incident mettra la poudre au nez du policier… Et Max marche lentement vers son arrestation après que tous ses frères et sœurs à l’exception d’une, aient été tous déportés.

            « L’abcès est crevé, c’est bientôt l’extinction ! Je voudrais que ma mort fut une bonne et belle mort… Que la mort descende sur mes yeux et apaise ma poitrine ! Je m’arrête de vivre et je vais vivre autrement. Mais avant que je saisisse le parachute qui va me délivrer, moi, froid, dont l’œil et la pensée vivent encore, je suis dans l’angoisse qui précède les grandes décisions. Adieu ! »            Dans le train qui va le conduire d’Orléans à Drancy, Max qui n’a pas eu le temps de se vêtir chaudement, aura le temps d’écrire juste un mot qu’il confiera à la complaisance d’un gendarme pour qu’il le remette à son curé. Ce seront ses toutes dernières larmes pleines de cette chaleur qui commence à se consumer en son cœur plus il se rapproche de sa lente agonie - « Je n’oublie personne dans mes prières continuelles ».

            Ajouterais-je que Max Jacob est mort en catholique fervent avec tant de compassion pour les siens et le pardon accroché à ses lèvres. C’est à peine si on savait qu’il était du nombre de ces milliers de condamnés. Le 5 mars au petit jour, alors que Cocteau avait mis tout en son pouvoir pour obtenir l’ordre de libération de son cher compagnon, Max Jacob s’est éteint tout en douceur, dans un froid glacial, murmurant une dernière prière, en prose, peut-être… A ses côtés, on tente d’apaiser sa toux. On trouve une couverture à l’infirmerie. Conscient jusqu’au bout, il prend soin de savoir si cette couverture ne fait pas défaut à d’autres. Tout autour de lui ne respire que la mort. On entend gémir, crier, tousser de maintes poitrines ; ça sent l’urine et la pharmacie. Il aura lutté de toutes ses forces pour ne pas céder à autre chose qu’à la foi, sa Foi, celle qui jusqu’à la dernière seconde l’emportera sur tout autre sentiment doloriste. Cette mort, il finit par tant la désirer, qu’elle lui permet de s’unir totalement au Mystère de la Croix qu’il accepte avec la plus grande dignité et la pudeur de quelqu’un qui cherche à disparaître avec élégance. Retrace t-il sans doute ce moment inoubliable où le Seigneur était venu le chercher dans sa chambre de la rue Ravignan… « Mon Seigneur ! Chauffez-vous ! Il fait si froid ici ! - Regarde la Croix ! - Oh ! Seigneur ! Toute ma vie. 

Dans son dernier acte de contrition, Max se prend de remord de ne s’être point assez meurtri. C’est ainsi qu’il se laisse aller sans défense autre que la prière continuelle jusqu’à l’instant où la corde va céder. Des larmes toutes offertes à son Seigneur au moment où les mots ne viennent plus, c’est dans une fontaine de mea culpa qu’il nage ses brassées d’amour. Ainsi Cyprien Max Jacob, le poète et mystique chrétien de sa génération laissera à la postérité « un pan de ciel bleu » avant que le XXIème siècle le couvre peut-être de ses ombres par l’oubli de ceux qui n’ont plus rien de commun avec cet ange, à moins que nous acceptions de renaître avec lui…

            Laissons à Hubert Fabureau le mot de la fin : « Et Dieu qui contemple les efforts de Max Jacob et veille sur son salut, lui réserve au paradis des poètes la palme des martyrs »

 

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