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[Livres][Reportage]
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VOUS AVEZ DIT, MAX
JACOB ?
(11 juillet 1876 à Quimper - 05 mars
1944 à Drancy)
Max Jacob ? Le nom surprend pour qui n’en aurait
jamais entendu parler. Attendez voir… Jacob ? Mais c’est le nom d’un
juif ? Comment dès lors un juif serait-il habilité pour fonder une Ecole
Chrétienne d’Art et de Spiritualité ?
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Je corrige – Cyprien Max Jacob ! (1) Il s’agit
pourtant bien du même personnage ? Evidemment… mieux encore, il s’agit de
deux personnages en un seul, le juif et le chrétien, le luxurieux et le converti,
l’excessif et le sage, le scandaleux et le meurtri, le fallacieux et
l’authentique, le baroqueux et le studieux, le public et le solitaire, le
coupable et le martyr.
On ne s’étonnera pas qu’avec autant de contraste né
du paradoxe même de sa personne, Cyprien Max Jacob fut dans ses œuvres comme
dans sa vie l’ultime voyageur. Ce qui est passionnant dans ses actes comme dans
sa pensée, c’est la rencontre de tous les possibles qui ne survivent à
eux-mêmes qu’à condition d’exister sous le même rapport. Que serait en effet la
faute sans la grâce et vice-versa si on ne leur donnait pas à toutes deux le
« je ne sais quoi » de plus provocateur qui consiste à s’appuyer
tantôt sur l’une tantôt sur l’autre pour se dépasser, se surpasser et
finalement aller de l’avant ? Les paillardises de Max Jacob ont eu la
grâce de le provoquer à son insu au point que notre cher poète usait de son
génie créateur pour les amener au jeu « cubiste » de sa propre
expression. Le but était de les mettre en scène comme lui-même s’y mettait, et
bien au-delà du plaisir qu’il en éprouvait, chercher l’inévitable paradoxe qui
allait en surgir. L’âme du Cornet à dés est toute là, voleuse de
tromperies toutes aussi fausses que vraies tant il est juste de dire que
l’imitateur est souvent plus impressionnant que le réel.
Plus tard, Cyprien Max Jacob, allant d’aventure en
aventure, se rendra à l’évidence de ses illogismes comme une architecture
sacrée dont les éléments s’emboîtent les uns dans les autres à la manière du
temple surréalo-cubiste, où plus rien n’existe que sous le rythme
clopin-clopant des invraisemblables. Dans ce paysage qui lui est familier
depuis son jeune âge, Max n’est saisissable que si l’on veut bien marcher en
dehors des autoroutes, là où le mystère des choses apparaît du flou qu’il
suscite, qu’il créé autour de lui jusqu’à ne plus rien y comprendre.
C’est là tout le mystère Jacobien. Comment de juif il
est passé chrétien, comment de petit étudiant en droit il est passé maître du
Surréalisme ? C’est échouer d’un rivage à un autre, quand tous les risques
s’accordent au rendez-vous.
Au rendez-vous de Dieu, Cyprien Max Jacob était là.
Peut-être aussi à cause de cette modernité de l’esprit qui quotidiennement lui
permettait de remettre tout en question comme dans un « cornet à dés. La
fin de sa vie chantera celui qui était capable de tout pour tenter
l’Impossible, de succès en succès ou d’échec en échec, pourvu qu’il fut
suffisamment intransigeant avec
lui-même.
La religion de Max Jacob est une toile cubiste, et ce
n’est pas dans le classicisme qu’il faille trouver une explication, pas plus
que sa foi n’ait besoin d’un dogme quelconque. Il croit parce qu’il en est
ainsi, dans la transparence de lui-même. Ce n’est plus une affirmation de foi,
ni même un principe, c’est seulement une cohabitation permanente avec le
paradoxe de la nature et de la grâce. Sa nature se livre dans le poète, sa foi
dans le mystique. Et c’est la rencontre des deux qui créé l’étincelle tel
est Saint Matorel, publié avant
sa conversion en 1911.
C’est à Montmartre, où s’établiront avec lui Picasso,
Apollinaire, Van Dongen, Paul Eluard, Braque, Salmon et j’en passe…, que se
construira cette « Acropole cubiste » du Bateau-Lavoir (le mot serait
de Max), où pas même encore le gaz ni l’électricité n’étaient arrivés !
La lumière, c’étaient eux ! Jamais peinture et
poésie n’ont été plus rayonnante qu’à ces heures là, ignorant encore à quel
point elles illumineraient le monde.
Cet endroit de misère – le savaient-ils et le présupposaient-ils – cachait le
plus riche trésor de notre Histoire depuis le XXe siècle. Histoire faite toute
de renoncement et d’excessives jouissances, « l’Arche » se frayait
entre deux guerres, la lumineuse voie
royale des désespérés qui connaissent l’ultime rivage quand il n’y a plus d’ailleurs où échouer. Le Point de
départ d’un art nouveau était né, forgé dans le creuset de la souffrance et de
la joie.

Max Jacob connut intensément le tragique et le
comique, c’est pourquoi il reste une grande figure chrétienne, capable de
réunir l’un et l’autre dans ce que nous appellerons le paradoxe et que vous me
permettrez d’appeler, le « catholique » ! Car s’il est bien un autre
paradoxe, bien qu’emmuré dans sa toile de fond judéo-chrétienne, le catholique
Cyprien Max Jacob, qui se réclame tantôt de la mystique et tantôt de
l’exubérance, révèle finalement une religion de l’Equilibre entre le siècle
Baroque et celui de la Réforme dont il incarne ce que nous pourrions appeler un
catholicisme bien français. Cet entre-deux choses comme cet entre-deux guerres
fut pour lui l’occasion exceptionnelle de vivre sa passion pour la peinture,
pour la poésie, pour de jolis garçons aussi, pour les fastes de la vie, en
somme pour tout ce qu’un autodidacte est capable de découvrir par lui-même, et
à la fois être le pénitent invétéré qu’il est, le moine, le confesseur, et le
martyr.
Indépendant, Max Jacob ? Non, disons libre, de
cette liberté qui caractérise les ingénus, les rêveurs, les enthousiastes, les
fonceurs, les aventuriers, en un mot le alchimistes de l’Existence, prêt à
tirer toutes les cartes du jeu et à s’exiler ensuite en voyant l’épouvantable
machinerie dont se laissent écraser ceux que l’ennui englue d’habitude en
habitude. La religion de Max Jacob est tout, sauf cette routine. Le
Sacré ? Il l’invente, il est au-dessus et en-dessous, juste ce qu’il faut
pour y être aussi dedans. Son inspiration ? Ce sont les anges jaunes et
bleus de sa chambre au 7 de la rue Ravignan qui les lui procurent. Le soir
arrive, les vieux démons approchent, mais dès la première lueur du jour, Max
est un ange sorti du lit. Quelle heure est-il ? Cinq heures ! L’heure
de la méditation, la tête dans les étoiles, le cœur contrit et grand ouvert à
l’écoute de Dieu et à l’écoute de ses frères artistes comme lui – « pour
eux j’ouvrirai une Ecole d’Art et de Spiritualité ». Deux heures de
méditation durant, entrecoupées parfois par le souci d’être présent à qui le
harangue devant sa porte, soit qu’il finisse une occupation, soit qu’il se
rende à l’autel pour servir la première Messe du jour. Max vit à
Saint-Benoît-sur-Loire comme un oblat qui a créé sa propre oblature. Il n’en a
d’ailleurs besoin d’aucune autre, la sienne, celle qu’il invente est celle
qu’on lui refusera ailleurs et qui n’a pas besoin de plus de reconnaissance que
celle que Dieu lui accordera dans le sacrifice de sa vie.
Les deux vies de Max et de Cyprien Max Jacob sont
situées dans cet esprit fondateur des libertés nouvelles dans la droite ligne
de son auteur qui, parce qu’il est Maître, peut se distinguer du commun des
choses par la qualité d’une œuvre, reflet intégral d’une vie toute donnée. Le
style Jacobien, c’est lui-même qui l’a transmis dans ce qui nous apparaissait
comme une dualité voire une dérogation, mais qui peu à peu, s’inscrit comme une
complémentarité des contraires. L’explication est salutaire pour celui qui
cherche à exprimer ses conflits intérieurs dans l’harmonie d’une sensibilité où
l’Amour et la Beauté sont un langage déjà consacré. On aurait bien tort de
croire que Max n’est plus à la fin de sa vie l’homme qu’il a été au tout début.
C’est le même, mais affranchi par la notion d’un art qui, soit l’extériorise ou
l’intériorise avec un sens profond de l’homme tel que peu d’hommes en sont
capables.
Les grandes leçons que la Fraternité Max Jacob
extirpe d’une telle vie se trouvent dans l’éternelle enfance du personnage.
Celle-ci fait de lui non seulement l’artiste qu’il demeure mais le Maître
absolu d’une règle de vie pleine de cette aristocratie empreinte à l’absolu
catholicisme du XVIIIe siècle qu’il reflétait, libre, débordant de joie, fin,
aux charmes équivoques, soucieux de bâtir dans le style et dans le coeur,
généreux, plein d’esprit, Janséniste avec Montaigne, libéral avec Bruant, point
orgueilleux mais ambitieux; ce catholicisme là est capable d’unir les contraires
et de réconcilier le monde plus modestement que les technocrates de tous poils.
Finalement toute les histoires romanesques nous font
toujours aimer ceux qui s’affranchissent des règles. Max Jacob a su se libérer
des servitudes des trois ordres de la cité – l’Etat, le Militaire et le
Religieux, pour nous engager avec lui dans l’exigence d’être soi-même.
La dimension de notre cher poète et mystique est si grande que pas le moindre
esthète à Saint-Benoît-sur-Loire n’a connu depuis cette force de soulever à ce
point des montagnes. Son secret, il le tenait là, poing fermé et cœur grand
ouvert, dans l’émotion artistique et la prière portées au degré sublime de la
construction de soi par le dedans. Cela ne fait pas pour autant de lui un
anarchiste, mais un vrai poète qui passe habilement de l’Alexandrin au poème en
prose, comme de l’ordre à la métamorphose des styles, un vrai chrétien entre
Montparnasse et clochers.
Mais il faut donner à Cyprien Max Jacob le mot de la
fin, lorsqu’il fut absorbé par la nécessité de consacrer toutes ses forces pour
sauver l’homme de lui-même comme l’on sauve l’œuvre d’une multitude de fautes
de style, se sauvant par la même occasion et nous avec lui. Plus l’heure
approchait d’être pris à l’appât du tragique, plus le regard du condamné se
transformait dans celui du serviteur qui nous laissait plus rien d’autre que la
prière et l’excédent d’une pose, touche finale sur la toile de sa vie, où la
prose défit l’émotion de ne pas lui dire autre chose que d’aimer jusqu’au bout.
« Je n’oublie personne dans mes prières continuelles » – 28
février 1944 (dans le train qui devait le conduire au camp de Drancy où il est
mort dans l’harmonie retrouvée).
Aussi, en lui demandant instamment le secours de sa
prière continuelle, nous lui offrons cette Fraternité qui porte son Nom, afin
aussi que la Mémoire n’oublie pas le passage des anges, surtout lorsqu’ils
sèment dans leurs larmes pour d’heureux moissonneurs… qui tous les jours
espèrent la promesses des gerbes.

LES TROIS VIES ET MORTS DE MAX JACOB
(1876 - 1944)
« Mors et vita duello »…
s’exclame en son chant le Victimae Paschali Laudes (Hymne Pascal), comme une
source qui tantôt souterraine, tantôt passe au-dessus de la terre, narguant
lune et soleil d’un chant qui prolonge son cours, mais chaque jour succède à la
nuit et c’est depuis le fond des âges que l’homme observe ses propres
renaissances d’un principe binaire qui le conjugue d’entre le monde visible et
invisible.
Cette renaissance à soi-même
implique des morts successives qui correspondent à des temps bien déterminés
dans l’existence d’un être. Mais peut-on vraiment renaître ? C’est aussi une
question qu’il faut poser à Max Jacob, lui qui a connu trois morts auxquelles
se sont succédées trois nouvelles vies. Quelles sont ces trois morts et ces
trois vies de Max Jacob ? Quelles sont ces expériences que notre cher et vénéré
poète a fait ? Ceci expliquant cela, tentons d’approcher cette ultime étape qui
fut sienne et à travers laquelle il connut ce grand désir d’Éternité.
Pour penser l’Éternité,
« l’oblat » de St-Benoît-sur-Loire se pose la question - qu’est-ce
que la mort ? C’est dans ses méditations que nous puisons ici le fond de sa
pensée et que nous dégageons à travers sa vie ce que furent le moment de sa
conversion, son arrivée à l’Abbaye de Fleury, et le départ pour Drancy.
Voilà une vie, en trois morts
successives qui n’a cessé de le tourmenter, de le poursuivre, de lui donner du
fil à retordre que pour mieux lui permettre d’approcher sa vision de l’éternité
dans laquelle la source aspire à renaître. Cette source qui sort de terre pour
voir le soleil, c’est sa vie en Dieu retrouvé, entrecoupée d’appels et
d’abandons mais vers laquelle il se penche comme on boit au torrent quand on a
trop traversé le désert. Telle est la vie, telle est la mort de cet assoiffé (1)
qui ne songe plus qu’à vivre « comme si nous devions mourir à
l’instant… » Mais à l’heure où Max Jacob se laisse convaincre du premier
rayon de soleil qui va filtrer sur son mur du 7 rue Ravignan, « j’eus
instantanément la notion que je n’avais jamais été qu’un animal, que je
devenais un homme. » Voici l’aveu que « l’animal Max Jacob » est
bien mort
(1)
« Me voici devant Toi comme une terre assoiffée » - Ps. 142
ce
jour-là pour renaître tout autrement. « Instantanément aussi, dès que mes
yeux eurent rencontré l’Être ineffable, je me sentis déshabillé de ma chair
humaine, et deux mots seulement m’emplissaient, mourir, naître ». A partir
de cet instant, Max Jacob n’est plus le même, cette apparition change sa vie,
change également son œuvre, du moins la transfigure - « Ma chair est
tombée par terre ! J’ai été déshabillé par la foudre » (Défense de
Tartuffe). Dans le récit de sa conversion, il écrit : « … rien ne me
préparait au coup de foudre qui brûla d’un coup mon passé en septembre 1909 et
fit naître en moi un homme nouveau ».
De la lumière du Christ un rayon a
jailli sur la rouge tapisserie de son mur d’où se dessinait le visage d’un ange
qui venait le soustraire à sa première vie, faite de ses débauches comme il
l’avouera à la face de tous. Cette « résurrection » correspond tout à
fait au passage de l’Évangile quand le Christ dit à Marthe au moment de
délivrer Lazare de sa nuit - « Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu
verras la gloire de Dieu ? » (Jn XI - 40) Max Jacob est déjà tout en désir
de croire au moment des faits. Il ne demande que cela au fond de lui-même, se
souvenant avec nostalgie des processions de sa chère Bretagne et des dévotions
d’un peuple auquel on l’empêchait d’accéder. « La foi de Notre Seigneur
Jésus-Christ - a t-il écrit le jour de son baptême - me vient de la glorieuse
apparition qui m’a été donnée le 22 septembre 1909, vers quatre heures du
soir ». Il avait alors tout juste 33 ans ! Dès lors rien ne sera plus
pareil. Picasso le prend pour un cinglé. Apollinaire pense qu’il est sous
l’effet de l’opium. Aragon en rit... Et Max Jacob pleure en cette minute, de
grâce et de compassion.
« Je crois - écrit-il dans
l’une de ses méditations sur le Paradis - parce que j’ai vu un ange sur mon
mur… Mon Dieu, ma foi n’est peut-être pas celle qui serait possible, cependant
telle qu’elle est, elle est enracinée en moi. Si elle ne produit pas de fruits,
c’est à cause de ma stupidité, mais elle existe. Mon repentir va jusqu’aux
larmes. » A partir de ce jour Max Jacob va prolonger sa méditation jour et
nuit, cherchant au bout de sa plume, la plus petite des parts de la grâce que
Dieu peut lui faire de l’Un à l’autre dans cet échange du tout donné, du tout
possible, du tout habité.
Cela va conduire Max Jacob à quitter
Paris, mourir à ses fureurs parisiennes dont il avait fait jusqu’ici son pain,
quitter ses relations mondaines et se charger de résolutions tout tournées vers
ce que nous pourrions convenir être sa seconde vie.
Dans
l’une de ses méditations, Max Jacob écrira - « Ne faut-il pas choisir
entre ces deux voies ? … « Que je me mette au niveau de ce mot -
ETERNITE. » C’est dans ce rapport entre vie et mort qu’il choisit (comme
saint Augustin distingue les deux cités) celle qui le ravit « au bleu au
lieu de miser au noir ». Parce qu’il lui en coûterait pour l’éternité
d’avoir choisi la mauvaise voie, rien qu’à l’idée que cette erreur lui
incomberait pour toujours en le privant à tout jamais de tout ce qu’il aime, il
préfère obtempérer pour « l’excellence des vertus » qui le conduiront
un jour à l’éternité du Bonheur.

Désormais tout converge en sa
nouvelle vie vers le choix de Dieu, vers l’unique personne du Christ qui au fil
des jours l’arrache à ses convoitises d’hier pour le tourner vers le véritable
Amour. C’est ainsi qu’il découvrira l’Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire à une
époque où les moines n’y étaient pas encore revenus. Max Jacob va trouver là
son oasis de paix durant vingt années au chevet de cet admirable édifice roman
au bord de Loire, rompant d’avec le monde pour ne plus se réserver qu’à
l’essentiel de ses rencontres auprès de jeunes poètes qu’il tente de mettre sur
le chemin de la Perfection. Il serait intéressant de dire combien son influence
fut grande auprès des plus illustres noms de la Poésie de cette époque qui
vinrent faire le pèlerinage jusqu’à Saint-Benoît pour y recevoir ses conseils.
En 1920, l’œuvre de Max Jacob est construite : les Matorel - le
Cornet à dés - la Défense de Tartuffe - le Laboratoire central - le roi de
Béotie - le Cabinet noir - l’Art poétique - Bouchaballe, pour ne
citer que ces titres, sans oublier ce qui constitue en quelque sorte son
testament poétique, Conseils à un jeune Poète, écrit en 1941 d’où la Fraternité
Max Jacob trouve sa raison d’être : « J’ouvrirai une école de
vie intérieure et j’écrirai sur la porte : école d’art » ; ainsi s’ouvre par cette phrase ses célèbres
« Conseils ». D’entre tous ses « Conseils », Max a nourri
ses recommandations du fait « mystique » au sommet de quoi il place
le tout de sa vie, devant mourir à lui-même pour s’ouvrir vers ce qu’il
appellera « une extériorisation » vers Dieu. Quel en sera le moyen ?
« L’Art, c’est l’extériorisation », écrit-il - ce qui signifie très
exactement qu’il faut faire la jonction entre la tête et le cœur. Mais cette
jonction ne peut s’établir que si l’on a fait mourir en soi tout ce qui l’en
empêche. Cette seconde mort aux vanités du monde, Max Jacob en fait son point
d’honneur. C’est d’elle que surgira sa naissance, du moins sa renaissance ,
devrait-on dire. Car la foi de notre cher poète n’est pas sans nous rappeler
celle dont se nourrissaient les hommes de la Renaissance chrétienne. Ceux-ci
alors débordaient de tout ce qui pouvait fonder leurs aspirations. L’on
pratiquait déjà ce que l’on nomme aujourd’hui l’inculturation. Max Jacob est à
ce titre unique en son genre pour le modèle qu’il est au début de ce XXème
siècle. C’est un phare qui nous trace le rayon à suivre. Il se sert de tout ce
qu’il admette, l’astrologie, la Kabbale, l’ésotérisme, la Poésie, la peinture,
comme si la foudre divine illuminait toutes ces sciences par le dessous pour
l’éclairer encore davantage de l’intérieur. Tant et si bien qu’une seconde
apparition le 18 décembre 1914, alors qu’il n’a que 38 ans, se profilera sur un
écran de cinéma, comme si Dieu consentait à répondre à toutes ses méthodes à
travers lesquelles Max ne cesse de chercher le visage du Seigneur.
« L’écran se couvrit d’une sorte de taie sur laquelle parut un personnage
ressemblant fort à celui de 1909 et qui tenait dans son manteau des enfants.
Quelle étrange vision avec celle d’une Europe qui à cette période se divise et
règlera ses comptes dans les tranchées. Max Jacob est un des rares poètes
mystiques de son temps qui sent par le climat de l’époque, qu’il va falloir
serrer les rangs et se mettre sous le manteau de Dieu si l’on veut éviter le
pire. Il pleure une France qui commence à s’adonner aux illusions d’idéaux aux
dents de cristal. En 1922, il écrit à Cocteau - « On a perdu avec la foi,
les qualités gracieuses de la France ». A Michel Leiris, il écrit -
« Où est le bien ? Où est le mal ? Le cinéma nous donne des bandits à
applaudir ; la guerre glorifie la force et la malice… Nous avions besoin
d’élargir nos cerveaux, c’est fait. C’est tellement fait que nous en sommes malades.
La guérison, c’est la la France… Quelle est la tradition qui a donné à la
France sa grandeur et sa place ? La Tradition catholique. Regardez les
meilleurs personnages de Molière, ceux qui incarnent la perfection, et dites
s’ils ne sont pas de pure essence catholique. » Mais la question devient
encore plus grave à l’aube de la deuxième guerre mondiale. Dès le début de la
guerre il pressent très lucidement le martyre qui l’attend pour lui et toute sa
famille. En mai 1940, alors que la France sombrait, Max Jacob avait prophétisé
cette catastrophe en 1936 dans un très beau poème - Chemin de croix infernal :
Norvège,
Pologne et la Grèce
Sont
dans un arc-en-ciel de gloire
Bretagne
et Normandie sont noires.
Le
vitrage du ciel s’ouvrit
Un
rayon d’Esprit en sortit…
En
trois jours la France a péri
Disent
les fées et les péris
Mais
neuf le ruban tricolore
A
trois fois ceinturé l’aurore.
A partir de ce moment, Max Jacob
sait qu’il aborde la troisième et courte dernière tranche de sa vie. Les Allemands
occupent Saint-Benoît-sur-Loire tandis que Max fait visiter la superbe
basilique, caché sous l’uniforme d’un bedeau de service. Alors qu’un Gestapo
lui dit - Vous êtes juif ? - Je suis catholique - répond Max. Pour clore
l’incident, le curé ajoutera - Il est catholique et breton ! Mais cet incident
mettra la poudre au nez du policier… Et Max marche lentement vers son
arrestation après que tous ses frères et sœurs à l’exception d’une, aient été
tous déportés.
« L’abcès est crevé, c’est
bientôt l’extinction ! Je voudrais que ma mort fut une bonne et belle mort… Que
la mort descende sur mes yeux et apaise ma poitrine ! Je m’arrête de vivre et
je vais vivre autrement. Mais avant que je saisisse le parachute qui va me
délivrer, moi, froid, dont l’œil et la pensée vivent encore, je suis dans
l’angoisse qui précède les grandes décisions. Adieu ! » Dans le train qui va le conduire
d’Orléans à Drancy, Max qui n’a pas eu le temps de se vêtir chaudement, aura le
temps d’écrire juste un mot qu’il confiera à la complaisance d’un gendarme pour
qu’il le remette à son curé. Ce seront ses toutes dernières larmes pleines de
cette chaleur qui commence à se consumer en son cœur plus il se rapproche de sa
lente agonie - « Je n’oublie personne dans mes prières continuelles ».
Ajouterais-je que Max Jacob est mort
en catholique fervent avec tant de compassion pour les siens et le pardon
accroché à ses lèvres. C’est à peine si on savait qu’il était du nombre de ces
milliers de condamnés. Le 5 mars au petit jour, alors que Cocteau avait mis
tout en son pouvoir pour obtenir l’ordre de libération de son cher compagnon,
Max Jacob s’est éteint tout en douceur, dans un froid glacial, murmurant une
dernière prière, en prose, peut-être… A ses côtés, on tente d’apaiser sa toux.
On trouve une couverture à l’infirmerie. Conscient jusqu’au bout, il prend soin
de savoir si cette couverture ne fait pas défaut à d’autres. Tout autour de lui
ne respire que la mort. On entend gémir, crier, tousser de maintes poitrines ;
ça sent l’urine et la pharmacie. Il aura lutté de toutes ses forces pour ne pas
céder à autre chose qu’à la foi, sa Foi, celle qui jusqu’à la dernière seconde
l’emportera sur tout autre sentiment doloriste. Cette mort, il finit par tant
la désirer, qu’elle lui permet de s’unir totalement au Mystère de la Croix
qu’il accepte avec la plus grande dignité et la pudeur de quelqu’un qui cherche
à disparaître avec élégance. Retrace t-il sans doute ce moment inoubliable où
le Seigneur était venu le chercher dans sa chambre de la rue Ravignan…
« Mon Seigneur ! Chauffez-vous ! Il fait si froid ici ! - Regarde la Croix
! - Oh ! Seigneur ! Toute ma vie.
Dans
son dernier acte de contrition, Max se prend de remord de ne s’être point assez
meurtri. C’est ainsi qu’il se laisse aller sans défense autre que la prière
continuelle jusqu’à l’instant où la corde va céder. Des larmes toutes offertes
à son Seigneur au moment où les mots ne viennent plus, c’est dans une fontaine
de mea culpa qu’il nage ses brassées d’amour. Ainsi Cyprien Max Jacob, le poète
et mystique chrétien de sa génération laissera à la postérité « un pan de
ciel bleu » avant que le XXIème siècle le couvre peut-être de ses ombres
par l’oubli de ceux qui n’ont plus rien de commun avec cet ange, à moins que
nous acceptions de renaître avec lui…

Laissons à Hubert Fabureau le mot de
la fin : « Et Dieu qui contemple les efforts de Max Jacob et veille sur
son salut, lui réserve au paradis des poètes la palme des martyrs »
Copyright © 2009 Fraternité Max Jacob. Tous droits réservés.
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